Alethea Arnaquq-Baril

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CI-HAUT: Alethea Arnaquq-Baril
Photo: © Qajaaq Ellsworth

Pleins Feux Sur...

Alethea Arnaquq-Baril

Angry Inuk (2016)

Angry Inuk (2016)

Alethea Arnaquq-Baril, cinéaste de Nunavut et lauréate du prix DOC Vanguard, est le sujet de cette édition de Pleins feux qui met en lumière un membre de DOC de différentes régions du Canada chaque mois.

« La source de l’histoire est importante.
Le point de vue est important. »

Alethea Arnaquq-Baril

Née, élevée et vivant toujours au Nunavut, Alethea Arnaquq-Baril a choisi le métier de cinéaste pour contribuer à la riche culture orale de son peuple.

« En tant que cinéaste, je me suis senti une responsabilité envers ces questions », dit-elle. « Mon travail est principalement axé sur la culture, la langue et la revalorisation de la chasse au phoque, l’homophobie et les tatouages traditionnels. J’ai eu la chance de vivre une vie et une enfance heureuse. Je vis bien maintenant. Je n’ai pas à lutter pour me nourrir ou me loger, ce qui n’est pas le cas pour plusieurs Inuits. J’ai le sentiment que je dois faire tout ce que je peux pour atténuer les difficultés qui rendent la vie si pénible au peuple inuit. »

En décembre 2016, Alethea Arnaquq-Baril a reçu le DOC Vanguard Award pour son plus récent documentaire, Angry Inuk [Inuk en colère]. Ce film activiste s’attaque aux idées reçues sur la chasse au phoque et met en évidence le rôle primordial qu’elle occupe dans la culture inuite et pour l’espoir d’une viabilité économique mondiale. Présenté en première au festival Hot Docs en 2016, Angry Inuk s’est mérité le Prix du public Vimeo On Demand et le Canadian Documentary Promotion Award. Alethea s’est entretenue avec DOC sur sa vie et son avenir en tant que cinéaste inuk.

Qu’est-ce que cela signifie être cinéaste en Arctique ?

Honnêtement, c’est toujours difficile d’être cinéaste, quel que soit l’endroit où vous vous trouvez. Je suis incroyablement chanceuse d’avoir une famille et un partenaire qui m’encouragent. Ce n’est pas facile pour moi de vanter ce style de vie auprès des autres Inuits. À Iqaluit, l’an dernier, le coût annuel moyen des courses pour faire ses provisions était de 20 000 $, alors que le salaire moyen d’un documentariste est de 30 000 $.

La communauté documentaire ici est très petite et nous nous aidons vraiment beaucoup les uns les autres. Nous apprenons la plupart du temps en faisant les choses, sans véritable programme de formation. Nous sommes très peu nombreux, mais nous réalisons une quantité impressionnante de productions.

Qu’est-ce qui vous a incité à devenir cinéaste ? Quelqu’un ou un événement ?

Je suis vraiment le produit de mes parents. Ma mère est Inuk, une enseignante diplômée d’une maîtrise en éducation, passionnée de langue, de culture et d’éducation sociale. Mon père était animateur radio pour la CBC. Il a toujours adoré le journalisme et l’art de raconter les histoires, les fondements du journalisme et l’importance de protéger la démocratie. Mon père m’a appris à aimer les débats intellectuels et le questionnement de toute chose. Ma mère est une passionnée d’histoire inuk qui m’a enseigné que la source de l’histoire est importante. Le point de vue est important. Pour moi, il est normal que nous prenions part à la définition de notre société.

Qu’avez-vous retiré de vos études en informatique et en illustration ?

Je voulais être créatrice de jeux vidéo. J’ai trouvé l’informatique intéressante, mais j’ai vite réalisé que ceux qui racontent les histoires ce sont les artistes, pas les programmeurs. Au Sheridan College, j’ai appris à donner et à recevoir des critiques objectivement, sans les prendre personnellement – une qualité précieuse – ainsi qu’une certaine façon de ne pas considérer trop sérieusement ce que l’on fait. Cela permet de progresser plus rapidement.

Que signifie le nom de votre société Unikaat Studios Inc. ?

Unikaat pourrait se traduire par histoires, donc « studios à fabriquer des histoires ». Au sens très large, ces histoires peuvent être des fables, légendes ou mythes qui sont des fictions ou bien réels. Je tenais à choisir un nom qui ne me limite pas au film. C’était il y a treize ou quatorze ans et je continue d’espérer créer des jeux vidéo un jour. On verra bien…

Photo tiré de Angry Inuk (2016) Isuaqtuq Ikkidluak sur la glace durant la chasse au phoque.

Photo tiré de Angry Inuk (2016)
Isuaqtuq Ikkidluak sur la glace durant la chasse au phoque.
Photo: © Alethea Arnaquq-Baril

Décrivez-moi votre processus créatif.

Je suis définitivement une travailleuse lente. Je dois tourner et retourner une idée dans ma tête. J’ai vu un film d’un cinéaste américain qui s’est fabriqué en seulement 11 mois, de sa conception à la première : je suis très envieuse de cela. La réalisation de Angry Inuk a duré 8 ans. J’ai fait des pauses, essayé des choses et réalisé que j’avais besoin de davantage de matériel. C’est aussi révélateur du fait que je pense vraiment à long terme pour l’ensemble de mon travail, pour ma communauté et les enfants de demain afin de parvenir à aider les membres de ma collectivité à s’impliquer et à faire face à notre trauma collectif, pour construire sur de bonnes bases une identité forte et une économie plus forte.

Tunniit (2011)

Tunniit (2011)

L'impact culturel.

De quelle façon l’activisme de vos films a-t-il touché la culture inuit et les gens ?

En termes d’impact culturel, le film Tunniit a permis d’ouvrir une porte. Il y avait déjà un intérêt à faire revivre les tatouages traditionnels inuits et je crois que mon film a facilité la tâche aux jeunes filles qui souhaitaient demander à leurs parents et leurs grands-parents des informations sur les tatouages, apprendre leur histoire et réduire les craintes d’avoir un tatouage, avec ou sans la permission de leurs parents. Le film a aidé à la revalorisation de cet aspect de notre culture.

Quelles seraient les principales caractéristiques de la réalisation et la production d’un film d’une manière spécifiquement inuite ?

Quand nous étions au bord de la banquise pour le tournage de la scène d’ouverture de Inuk en colère, j’avais deux caméras. Le directeur photo Qajaaq Ellsworth, qui est Inuk, et John Price, un non-Inuk. La différence entre leurs images était vraiment intéressante. Je pouvais voir l’émerveillement devant la nature dans les images de John, alors que les plans d’Ellsworth, pour qui la nature fait partie de son quotidien, étaient concentrés sur des moments intimes. Il a aussi capturé des images que quelqu’un qui ne chasse pas le phoque n’aurait pas pu anticiper. Si vous vous adressez à un public non-Inuk du sud, c’est précieux d’avoir les deux points de vue en ouverture et en clôture du film.

Pour mon court métrage de fiction Aviliaq, presque toute l’équipe et les comédiens étaient Inuits. Je suis très fière d’avoir réussi cela parce que dans notre petite ville, nous n’avons pas une tradition cinématographique très ancienne. Mon producteur non-Inuk a bien vu la façon dont nous avons travaillés tous ensemble et remarqué que nous n’étions pas très hiérarchisés : chacun faisait le point avec les autres, tout le monde se donnait un coup de main et prenait les décisions. J’ai aussi insisté pour payer tout le monde au même tarif. Dans le Sud, plusieurs équipes travaillent gratuitement pour pouvoir avoir accès à un grand directeur photo. Ici, pour la production, j’ai pris l’argent dont je disposais et je l’ai partagé également entre tous, ce qui a surpris mon producteur. Ce n’est pas une règle rigide, mais je ne souscris pas aux standards du Sud quand il s’agit des honoraires ou de qui est responsable dans telle ou telle situation.

Quels sont vos projets actuellement ou prévus pour l’avenir ?

J’ai pris un travail à temps partiel pour le compte du Qanak Collective, qui favorise des projets d’autonomisation, notamment une série de tables rondes avec des dirigeants, ou encore un groupe d’hommes qui collecte de l’eau fraîche d’une rivière chaque semaine à destination de personnes âgées. Nous sommes également en train de développer un programme de scoutisme inuit, un projet à long terme sur les territoires traditionnels, la couture et les techniques de survie. Cela nous permet de mettre en valeur les principes inuits fondamentaux et de les associer à des modèles de leadership de façon à pouvoir influer au mieux sur notre propre avenir.

Pour davantage d’informations sur Alethea Arnaquq-Baril, visitez http://www.unikkaat.com/ et suivez-la sur Twitter @Alethea_Aggiuq.

Entrevue réalisée par Kim Morningstar, traduction Roger Bourdeau.

 

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